La dernière leçon

« Ce sera donc le 17 octobre. » La décision tombe comme un couperet. Mireille vient d’annoncer à ses enfants sidérés la date de sa mort. Une mort programmée. Et une date choisie. « Pour déranger le moins possible ».
Militante de l’association «Pour le droit de mourir dans la dignité », Mireille veut, à 92 ans, choisir le moment de « sa » mort, en toute conscience et en toute sérénité.
Ancienne sage-femme, elle sait « le bon moment des choses en devenir ». Et le temps de partir est venu. Elle est si lasse…
La dernière leçon? C’est celle que cette femme énergique et lucide, bien que fragilisée par les ans, mère et grandmère aimante et aimée, va donner à sa fille pour que celle-ci finisse par accepter sa décision et l’accompagne jusqu’au bout.

« Il faut m’aider maintenant. »

Cette demande d’aide, d’accompagnement, ne sera pas celle qu’on attendait. Le compte à rebours a commencé et tout au long des jours qui lui restent à vivre, c’est la mère qui va accompagner la fille, la familiariser avec la notion de mort prochaine, l’aider à « apprivoiser » cette idée, à dédramatiser la situation, à la regarder comme quelque chose de naturel.

« C’est ainsi, ma chérie. C’est dans l’ordre des choses. »

Cheminement difficile pour « l’élève », passionnément attachée à sa mère. Incompréhension, refus, désespoir, exaspération, souffrance d’un côté. Et de l’autre, patience, tendresse, douceur, apaisement, compréhension. Et humour. Et même gaîté.
« Tu m’apprenais ta mort comme tu m’avais appris à manger et à écrire, me corrigeant, me reprenant, prête à voler à mon secours… »
Et puis un jour : « C’est inouï ce qui est en train de se passer, maman. Incroyable ce que tu me fais faire… le chemin que tu me fais parcourir… »
Après la rébellion, la lente acceptation. Et plus tard, « un vide, rendu miraculeusement paisible »
Universitaire, écrivain et philosophe, Noëlle Chatelet a voulu, à travers le souvenir des derniers jours de sa propre mère, Mireille Jospin, poursuivre le combat de celle-ci : obtenir, des législateurs, le droit, pour les personnes âgées en fin de vie, de partir sans souffrance. La « leçon de mort » est devenue une magnifique « leçon de vie ». C’est aussi une inoubliable leçon d’amour entre une mère et sa fille.
Ce livre, paru en 2004, a reçu le Prix Renaudot des Lycéens.
Le film, tiré du livre, est sorti en novembre 2015, avec Marthe Villalonga et Sandrine Bonnaire dans les rôles principaux. J

Dieu est humour

Les auteurs de ce recueil d’histoires drôles ayant pour sujet la religion nous expliquent que Dieu est une grande source de joie. Pour preuve, ils évoquent la Parole de Jésus dans l’évangile de Jean: « Que votre joie soit parfaite », et aussi celle de Paul: « Réjouissez-vous dans le Seigneur ». Ils disent que Jésus participait aux fêtes jusqu’à se faire reprocher par ses ennemis d’être un glouton et un ivrogne.

Une autodérision salutaire

Dans La Vie du 15 janvier dernier, Isabelle Francq ose écrire : « Rire de tout, c’est sérieux. L’humour semble devenu une vertu théologale que tous les croyants devraient impérativement cultiver ». Elle constate même que les chrétiens en général tolèrent les dessins d’humour qui remettent en cause leur foi; cela n’ébranle pas leur espérance. La dérision pourrait donc être une manière d’échapper au dogmatisme, de prendre une juste distance avec soi-même et avec les choses, de rester critique. L’humoriste catholique Étienne Moulron, créateur de l’association La maison du rire et de l’humour à Cluny, veut voir dans le mot humour la réunion de l’humain et de l’amour. Quant à Piem, il affirme: « Dieu a le sens de l’humour, ce sont seulement les occasions de sourire qui lui manquent! »

Les histoires contenues dans ce livre sont plutôt gentilles, sans agressivité. En voici quelques exemples, parmi les plus courtes :

Un garçon d’une famille nombreuse, à la question « Qui est votre prochain? » : « Le petit frère qui va naître dans un mois. »

La catéchiste demande ce que veut dire le mot «Amen » à la fin de la prière. Un enfant répond : « C’est comme quand je clique sur: envoyer. »

Samuel, 5 ans, assiste au chemin de croix. On énumère et on suit la première station, deuxième station, troisième station, etc. À la sortie de la célébration, il demande à sa maman: « Dis maman, pourquoi est-ce qu’ils allaient toujours chercher de l’essence ? » (authentique)

Le comble de l’avarice : regarder la messe à la télévision et éteindre le poste pendant la quête.

Du cardinal Suenens : « Vous voulez que l’église soit parfaite? N’y entrez pas. Elle ne le serait plus! »

Un journaliste demande à un jésuite: « C’est vrai que, quand on vous pose une question, vous répondez par une autre question? » ; « Qui vous a dit ça ? »

Un enfant de 3 ans apprend qu’un ami de la famille va être ordonné diacre : « Maman, est-ce qu’on peut aussi être ordonné clown? » (authentique)

Il paraît que l’expression: « Je ne vais pas attendre 107 ans » vint du délai qui a été nécessaire à la construction de Notre-Dame de Paris. Les Parisiens trouvaient que c’était trop long. Au Moyen Âge, ils étaient déjà pressés !

Dieu est humour
Dieu est humour

« La mort peut attendre »

Ceci n’est pas un roman, mais le fruit de la réflexion du professeur Maurice Mimoun.
« Depuis longtemps, je projetais d’écrire sur l’euthanasie. Une nécessité. J’avais rassemblé les exemples, consigné les réflexions. J’avais mon idée je maîtrisais ma conclusion. »
C’est par ces mots que commence ce récit passionnant, parfois insoutenable, tant les exemples choisis sont bouleversants. Maurice Mimoun, La Mort peut attendre, Paris, Albin Michel, octobre 2014, 192 pages.

Il y a cet homme, jeune victime d’un terrible accident du travail : bilan apocalyptique. Une question : que faire ? Malgré la réticence de l’équipe médicale il tient bon. Pourtant, au premier abord il n’y avait aucune chance.

De la difficulté de juger de la valeur de la vie

Les réunions « éthiques » sont houleuses et la question que le professeur attendait surgit : Réunion éthique ? Le rôle du médecin n’est-il pas de garder en vie ? Oui, mais à quel prix pour celui qui va survivre ? Face à toutes ces interrogations, le chef de service tient bon, il sait tout cela, il comprend, mais au bout il y a la vie ! Et cette merveilleuse conclusion : « Le mort était vivant. Le mort boitait sur ses deux jambes. Le mort voyait d’un œil. Le mort était heureux de vivre. »

« On verra bien demain »

Et puis il y a Jean-Michel, un ami, c’est toujours beaucoup plus difficile lorsqu’il s’agit d’un ami ! Jean-Michel a quarante ans, il est insouciant. Il a de l’argent, des amis, deux filles, sa mère avec qui il doit partir en vacances… Mais voilà, le mal insidieux ne peut attendre un retour de vacances. Maintenant que Jean-Michel est entré dans son service, il va falloir choisir : « Heureusement, nous avons choisi la méthode radicale ; celle qui laisse le moins de chance à la tumeur de gagner. Quand je dis nous, c’est Jean-Michel et moi, en fait, c’est moi et il m’a suivi. »
Parce que la vie est plus forte que la mort, chaque soir, vers 22 heures, lorsque le professeur vient dire bonsoir à son ami, la phrase, devenue rituelle, congédie le médecin : « On verra bien demain ». C’est le signal, le professeur peut rentrer chez lui. Devant l’ampleur que prend le mal, il tente de trouver une solution, mais Jean-Michel refuse, il n’a plus la force de lutter, son sourire qui accueillait les amis a disparu, et ce soir-là il n’y a pas la phrase qui apaise. Il a compris et prévient la famille. Est-ce un échec ? «On a échoué. On (moi). Il faut mener tous les combats. C’était ton premier. Plus fort que nous. Il est mort. »
Le professeur Mimoun a eu beaucoup de mal à se remettre de cette mort, c’était son ami… Au cours de ce récit, on découvre beaucoup d’autres exemples et quelle que soit notre position sur l’euthanasie nous ne pouvons pas être insensibles aux nombreuses questions et réflexions suscitées par ce bouleversant récit.

Des livres qui nous bousculent

Il faut lire le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants : un plaidoyer pour les greffes, et notamment la greffe du cœur. Simon a 20 ans. Sa passion, c’est le surf. Au retour d’une « session », l’accident se produit… Et nous allons suivre chacun des acteurs de ce drame depuis le médecin anesthésiste qui reçoit Marianne, la mère de Simon, jusqu’à Claire qui sera l’heureuse bénéficiaire de cette tragédie. « Le cœur de Simon Limbres migrait dans un autre endroit du pays, ses reins son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps ». Que subsistera-il dans cet éclatement de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Cette interrogation d’une mère submergée par la douleur traduit l’atmosphère de ce récit où la douleur, la froide description des actes médicaux, le professionnalisme des différents acteurs se mêlent à la vie de tous les jours.
C’est avec autant d’émotion que vous découvrirez le dernier roman de Franck Pavloff, L’Enfant des marges. C’est une sorte d’autobiographie. Depuis la mort de son fils, Ioan s’est réfugié dans un mas des Cévennes où il passe son temps à redresser des murets, pour oublier que le bonheur a existé… Un SMS de sa belle-fille vient le cueillir au cœur de sa solitude égoïste. Son petit-fils, Valentin, est parti à Barcelone pour fuir une vie dont il ne veut plus ! Et sans réfléchir, il prend la route. Comment le retrouver au milieu de tous ces déçus qui logent dans des squats, fabriquent des cocktails Molotov, ou réalisent des spectacles de rue ?
Il questionne, et au fil des rencontres c’est son passé qu’il va devoir appréhender. Une visite inattendue de la Sagrada Familia nous laisse ébahis. Et la rencontre de l’ange d’or… sur cette place de Barcelone, l’ange qui va enfin prendre la parole : « Il faut que je te dise, c’est bon de savoir que le père de mon père est venu me chercher, c’est de la vie, merci Ioan».

Portrait d’une peintre juive oubliée, morte en camp de concentration

Un autre roman a marqué la rentrée littéraire, il a d’ailleurs obtenu le prix Renaudot : Charlotte, de David Fœnkinos. L’émotion tient au sujet lui-même. Charlotte jeune artiste peintre, de famille juive, dont l’écrivain découvre l’œuvre bouleversante. Traquée par les nazis à Berlin, elle se réfugie près de Nice où elle composera l’œuvre de sa vie « Vie ? ou Théâtre » où elle vivra une grande passion amoureuse. C’est en 1943, à l’âge de 26 ans, qu’elle finira ses jours en camp de concentration alors qu’elle était enceinte. L’auteur utilise un procédé d’écriture qui peut troubler le lecteur; vers libres, aux phrases très courtes, dont il affirme avoir eu besoin pour lui permettre de respirer!
Et n’oubliez pas de lire ou de relire les œuvres de Patrick Modiano, qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature. Chacun de ses romans vous entraîne à la recherche du bonheur perdu à travers les rues et les quartiers de Paris.

Un conte sur l’amitié, la solidarité et la confiance

Un conte : pas seulement. Ce pourrait être une histoire vraie. Pour sauver leurs fils de la barbarie nazie, deux mères les conduisent dans la forêt, abri pour les hommes et source de nourriture.

C’est Adam qui arrive le premier. Il connaît bien la forêt, il a coutume de s’y rendre avec ses parents. Aussi, quand sa mère le quitte, il se met en quête d’un abri: « Ce faisant, il arriva à l’arbre dont la cime était arrondie, regarda autour de lui et dit: Rien n’a changé ici c’est la même forêt. La seule différence, c’est que mes parents ne sont pas avec moi ». Adam avait neuf ans, mais il se trouva heureux que sa mère l’ait sorti du ghetto.
Tout en pensant à ses parents et à son chien, il s’endormit. Au petit matin, il entend des pas, et quelques instants plus tard, aperçoit un garçon de son âge, un peu perdu.
En s’approchant, il découvre qu’il le connaît. Le garçon se présente : « Je m’appelle Thomas ».
Apparemment, tout les sépare. Adam est un habitué de la forêt, Thomas y pénètre pour la première fois. Adam est agile, Thomas n’est pas du tout sportif. Aussi, lorsque le premier décide de se construire un abri dans un arbre, le second panique un peu. Mais tout se passe bien. Et, hors de la vue d’éventuels passants, ils organisent leur vie. Les deux garçons entament des discussions sur leur famille, leur point de vue sur leur vie… Autrefois… Avant la guerre, avant le ghetto ! Thomas, l’intellectuel, apprend à vivre dans la nature, mais pour obéir à son père, tient un journal des événements quotidiens. Adam, lui, apprend à survivre. Mais au bout de quelques jours, ils ont très bien compris que leurs mères ne viendraient pas les récupé- rer. Bientôt, la faim se fait sentir. Les deux amis commencent à chercher de la nourriture. C’est alors qu’ils vont rencontrer une vache qui va leur fournir un repas plus consistant que les fruits de la forêt. Ils découvrent alors Mina. Et le lendemain, ils trouvent du pain et du fromage. Un beau jour, ils constatent de la nourriture au pied de l’arbre; pourtant ils n’ont rien entendu. La réponse d’Adam à tout cela : c’est un mystère. Pour lui le mystère porte un nom: Dieu. « Est-ce que Dieu nous protège ? », demande Thomas. « Parfois j’ai l’impression qu’il plane au-dessus de moi », répond Adam.
Et l’hiver arrive, un hiver comme il y en a souvent dans cette région. La faim, le froid, la découverte de Mina maltraitée par le paysan… Tout cela n’aura pas raison du courage et de l’amitié de ces deux enfants que tout séparait. Une citation célèbre paraît s’imposer à leur sujet : « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas », Aragon. Ils ont parcouru le même chemin, chacun apprenant de l’autre ce qu’il ne savait pas.

Le chien, un héros comme les autres pour l’académicien Rufin

On a beaucoup plus entendu parler du responsable et fondateur de Médecins sans frontière (MSF) que de l’auteur de Rouge Brésil, même si c’est sans aucun doute son roman le plus connu. Il a également écrit Les causes perdues et Katiba. Ces deux romans à lire absolument, même si le premier date de 1999, le second, plus récent, est lui de 2010. Vient de paraître son dernier opus, Le Collier rouge.

Dans chacune de ses œuvres, Jean-Christophe Ruffin utilise ses connaissances des pays et, bien sûr, des problèmes humanitaires qui sont sa pré- occupation première.
Dernièrement, il a un peu changé de cap, par exemple avec Immortelle randonnée où il retrace son chemin de Compostelle et Le grand cœur, autobiographique.
Le connaissant, on pouvait presque parier sur le sujet de son dernier roman. Les événements commémoratifs qui font la une et la feront pendant les quatre années à venir ne pouvaient le laisser indifférent.
Mais c’est une surprenante histoire que nous raconte Jean-Christophe Ruffin ! Peut-être une histoire d’amour, tout simplement. Nous sommes au mois d’août 1919, une chaleur écrasante semble arrêter la vie de cette petite ville du Berry. Sur la place Michelet un chien hurle à la mort : « Il jappait méthodiquement, une fois toutes les trois secondes à peu près, d’une voix grave qui rendait fou. » On pourrait presque dire qu’il est le personnage central de ce récit. Il se tient face à la prison où son maître est détenu.
Morlac est le seul prisonnier, c’est un paysan de la région. Il a été mobilisé en 1915 et a reçu la légion d’honneur. « Il a vraiment fallu que ce soit un acte d’une bravoure exceptionnelle », lui fait remarquer le juge militaire chargé d’instruire cette affaire. Le juge militaire Lantier du Grez semble, depuis le début, décidé à acquitter Morlac. La guerre n’a-t-elle pas fait assez de morts !

il va raconter sa guerre dans les Balkans avec Guillaume, le chien. C’est le nom que lui avaient donné les copains de tranchées

Et puis lui aussi il pense à sa famille et à sa vie future en dehors de l’armée. Au fil des interrogatoires et de ses questions aux uns et aux autres, il fait la connaissance de Valentine, et de l’enfant. Curieuse, cette Valentine qui, malgré sa robe de toile grossière, n’a pas l’air d’une fermière. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle est amoureuse de Jacques Morlac et malgré sa rudesse, elle est reconnaissante envers ce militaire (elle, l’anarchiste !) de vouloir tellement le sauver. Y arrivera-t-il ? Car au fond le seul qui s’y oppose, c’est l’accusé lui-même.
Enfin il va la raconter sa guerre dans les Balkans avec Guillaume, le chien. C’est le nom que lui avaient donné les copains de tranchées. Il va raconter l’assaut qui lui a valu la légion d’honneur et aussi la prison !
La fidélité, l’amour et l’obsession d’un juge suffiront-ils à sauver un homme du peloton d’exécution ?

« Au revoir là-haut »

En ce 2 novembre 1918, les soldats commencent à respirer. Des bruits d’armistice circulent dans les tranchées. Des deux cotés du front, le calme est revenu. C’était sans compter avec le lieutenant d’Aulnay-Pradelle (Pradelle pour les soldats qui se moquent bien de son titre). Il veut une dernière victoire… « Le lieutenant d’Aulnay-Pradelle est un homme décidé, sauvage et primitif. » Il décide l’attaque de la cote 113 ! Trente-six morts et de nombreux blessés. Albert Maillard, tombé dans un trou d’obus dont il n’arrive pas à s’extirper, voit la mort arriver.
Regardant le ciel il murmure : « Au revoir là-haut. » C’est alors qu’Édouard Péricourt, fauché par un obus, tombe violemment sur lui et lui rend la vie. À partir de ce moment ils ne vont plus se quitter, même si tout les sépare. Albert est ce que l’on appelait « un rond de cuir », caissier dans une banque de province, Édouard, fils d’un riche banquier et homme d’affaires parisien, ne sait pas ce que compter veut dire lorsqu’il s’agit d’argent. Albert le suit à l’hôpital militaire. Puis, après la démobilisation (Cécile ayant trouvé un fiancé plus à la hauteur !), il revient à Paris et prend en charge cette gueule cassée (vraiment cassée !) qui plus est estropié.

La deuxième partie du roman fait découvrir au lecteur le Paris de l’après guerre, où les riches deviennent de plus en plus riches, ne reculant devant rien pour augmenter leur profit. Le scandale, véridique, des cimetières militaires en est un parfait exemple. Mais pour Albert et Édouard, l’horizon est plutôt sombre. La course à la morphine pour soulager les souffrances de son ami conduit Albert à des actes de plus en plus répréhensibles. Ce n’est pas avec son salaire d’homme-sandwich qu’il peut subvenir à tout !
Édouard, qui est déclaré officiellement mort « au champ d’honneur », ne sort jamais de l’appartement minable qu’ils occupent. Il refuse de revoir sa famille. Mais un jour enfin, il se remet à son occupation favorite : le dessin. C’est alors que va germer dans son esprit une vaste escroquerie, dans le but avoué de gagner beaucoup d’argent, mais plus vraisemblablement de se venger de ce que la guerre a fait de lui. Aidé d’Albert, il arrive à ses fins… Mais en 1920 on n’aime pas ceux qui osent se moquer des héros qui ont sauvé la France !

Pierre Lemaître réalise une œuvre romanesque très forte. Il dépeint une société où les pauvres bougres qui sont revenus vivants de ce terrible carnage sont oubliés et où les riches tirent les ficelles de lamentables pantins qui exécutent leurs basses œuvres.

Au fil des pages

Voici tout simplement quelques unes de mes lectures : certaines très sérieuses et d’autres moins. Je pense à Et puis Paulette pour la détente et aussi pour découvrir l’entraide au sein d’un village. Dans le cadre de ces livres qui s’adressent aux jeunes, de 14 à 80 ans et plus, deux romans tiennent une place toute particulière : No et Moi de Delphine de Vigan, la rencontre de deux adolescentes que tout sépare. L’une surdouée et « bourgeoise » l’autre qui vit dans la rue, solitaire… Le second : un conte philosophique dont le sous-titre peut effrayer : Quand la Mort vous raconte une histoire, vous avez tout intérêt à l’écouter. Il s’agit de La Voleuse de livres de Markus Zusak. La vie d’une enfant orpheline et de ses amis dans l’Allemagne nazie. C’est bouleversant… et drôle à la fois.

Quelques perles de culture

Quelques auteurs ont retenu l’attention des lecteurs, entre autres : Metin Arditi qui situe ses romans dans le monde de l’art, en 2011 : Le Turquetto qui nous parle des rapports de l’art et du pouvoir mais aussi des influences religieuses durant la Renaissance. En 2012, ce même auteur choisit la musique comme trame à son roman : Prince d’orchestre. Il relate la chute de l’un des plus grands chefs persuadé qu’il n’y a personne au-dessus de lui… c’est haletant, porté par la force de la musique et la fragilité humaine. Un nouveau venu dans le panorama littéraire français a surpris en 2011 avec Le Club des incorrigibles optimistes et il a récidivé en 2012 avec son second roman, La vie rêvée d’Ernesto G.. On est à mi-chemin entre l’Histoire et le roman. C’est fabuleux !

Un chef-d’œuvre à dévorer

Vous avez tous en mémoire le premier roman de Blandine Le Callet : Une pièce-montée. Mais avezvous découvert son deuxième ouvrage La ballade de Lila K.. Rien à voir, si ce n’est que lorsque vous l’avez ouvert, vous ne pouvez plus vous arrêter! C’est le roman d’une enfant dont les premières années se sont passées dans un placard. Placée dans un hôpital hospice-prison, elle n’a de cesse de retrouver ses origines. N’hésitez pas à ouvrir ce chef-d’œuvre.

« Quelles que soient nos croyances, l’important n’est-il pas de promouvoir la justice, la liberté et l’amour »

Les nouveautés 2013

Parmi les nouveautés 2013 : Dix rêves de pierre, du même auteur. Dix nouvelles qui ont chacune comme point de départ une épitaphe relevée sur des tombes, anciennes ou plus récentes. Blandine Le Callet imagine les derniers instants de la vie de celui ou celle qui gît sous cette pierre tombale. Poétiques, tendres, féroces ou dramatiques, ces nouvelles ne laissent pas indifférent. Je voudrais terminer par un auteur qui m’a occupée toute l’année et m’occupe encore : Frédérique Lenoir. Notamment Dieu. C’est passionnant, on découvre par le biais d’un entretien avec M. Drucker une présentation claire de toutes les religions, depuis la naissance des dieux jusqu’à Dieu, le Dieu unique des différentes religions monothéistes. Voici sa conclusion : « Quelles que soient nos croyances, l’important n’est-il pas de promouvoir la justice, la liberté et l’amour » ?

Le dernier testament de Ben Zion… à lire avec circonspection

Fallait-il vraiment lire ce roman de James Frey? Choquant… pour tous les croyants de toute confession, juive ou chrétienne. Sans jamais s’exprimer vraiment Ben Zion les remet toutes en cause et les critique toutes. Choquant… pour tous ceux qui essaient de donner un sens moral à leur vie en dehors de toute religion!

Mais qui est Ben Zion? Rien moins que le messie réincarné. Un messie qui vit à l’encontre de toutes les lois. Mais, me direz-vous, Jésus bravait les interdits et les règles de la loi juive, il fustigeait les pharisiens… chassait les vendeurs du temple, guérissait le jour du Sabbat. Alors, que reprocher à ce nouveau messie ? Il fait plus penser à un gourou mais ne cherche pas à retenir ceux qu’il a attiré et à qui il ne demande pas d’argent. Un nouveau prophète qui vit pauvrement dans un quartier peuplé majoritairement de Portoricains, le seul blanc parmi tous ces gens de couleur, «?ce qui n’a pas l’air de le gêner.?»
Le roman est construit en seize chapitres autour de quatorze personnages qui, chacun avec leur style, livrent leurs impressions à la rencontre de Ben Zion. James Frey essaie de les faire coller à des personnages bibliques. C’est cela d’abord qui m’a heurtée, j’avoue n’avoir jamais vu Jean-Baptiste sous les traits d’un trafiquant en tout genre, à la tête d’une armée de pauvres types à qui on fait croire n’importe quoi pour avoir à manger!
L’évolution de Maria angeles, alias Marie-Madeleine, est sûrement ce qui est le plus intéressant. Au cours de son enseignement, il remet en cause le pouvoir abusif des religions, leur volonté de maintenir les gens dans la peur, les livres saints : «?Il faudrait considérer ces livres de la même manière que nous considérons tout ce qui est de la même époque, en reconnaissant leur importance historique, mais sans leur accorder la moindre valeur.?» Dieu est infini, Dieu est Amour, tel est le fond de son enseignement, mais c’est justement sa vision de l’amour qui pose question : dérive vers des rapports sexuels multiples, puisque c’est au cours de l’orgasme que Dieu se manifeste! C’est en cela que l’on pense plus à une secte, essentiellement à partir de la rencontre de Judith, le douzième personnage.
Ce qui rend ce roman encore plus pénible à lire c’est le style. Pour coller au plus près de ces personnages, James Frey emploie leur langage souvent vulgaire, voire ordurier. J’avoue avoir eu beaucoup de mal avec certains chapitres. En réfléchissant à ce qui a pu pousser cet auteur américain à se lancer dans une telle « entreprise », je me suis dit que sans doute, la multiplication des églises aux Etats-Unis et l’emprise de la religion sur la vie politique et publique de ce pays devait être le mobile de l’auteur. Mais peut-être en est-il tout autre. Cela dit, je reviens à ma première interrogation: fallait-il vraiment lire ce roman?

Où J’ai laissé mon âme

« Où j’ai laissé mon âme », roman de jérôme Ferrari soulève, au-delà du bien et du mal, le problème de la condition de l’homme libre face à son destin, face à ses choix. Comment un individu qui a été victime peut-il devenir bourreau ?

Le capitaine Degorce retrouve à Alger le lieutenant Andréani. Ils avaient été ensemble dans l’enfer de Diên Biên Phu. Le lieutenant admirait son supérieur, il lui dit même l’avoir aimé comme un frère. Mais en pleine guerre d’Algérie tout va être différent. Leur mission : arrêter le chef de la rébellion algéroise : Tarik Hadj Nacer, dit Tahar. Voici le début de ce que l’on peut appeler une lettre ouverte du lieutenant Andréani à son ancien capitaine : « Je me souviens de vous mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. C’était un froid matin de printemps, mon capitaine, c’était il y a si longtemps, et pourtant, un court instant, j’ai vu apparaître devant moi le vieillard que vous êtes finalement devenu. »
Pour arriver à leurs fins, parce qu’ils ont des ordres, tous les moyens sont bons. Alors qu’Andréani pratique la torture sans se poser de question (il fait juste un travail qui lui a été confié !) Degorce, en proie à l’obsession du péché, est en perpétuelle contradiction avec lui-même : contradiction exprimée dans le texte par un changement de typographie. Mais il fait le même travail que le lieutenant ! Vis-à-vis de Tahar il pratique une torture morale qui ne peut que nous paraître abjecte : « Comme je vous l’ai dit, nous ne vous interrogerons plus, mais par acquis de conscience, nous allons quand même poser quelques questions aux membres de votre famille. Peut-être votre jeune sœur, qui a 16 ans, je crois, et les mêmes yeux verts que vous… »

Un drame en trois journées

Jérôme Ferrari a construit son roman en trois chapitres, trois journées qui, dans l’esprit du capitaine, sont assimilées à la Passion du Christ. Lorsque Tahar est arrêté et amené à la villa Sainte Eugène, le capitaine passe des heures à parler avec lui, car il admire le calme du kabyle. Que cherche-t-il vraiment ? Une absolution, la paix, qu’il n’arrive plus à trouver ?
Un quatrième personnage est présent par ses lettres, Jeanne-Marie, la femme de Degorce, lettres auxquelles il ne peut plus répondre : « Il prend du papier et commence à écrire. Il cherche des mots tendres et les mots fuient. » A la fi n de son dernier monologue intérieur, au cours duquel il s’adresse à sa femme, il affi rme : « Je suis un animal qui gémit, si froid que je n’éprouve même plus la douleur qui me fait gémir, et bien que je sache que j’ai depuis longtemps perdu le droit de le prier, je le prie quand même, je voudrais seulement qu’il me permette de revenir, ne serait-ce qu’un instant, où j’ai laissé mon âme. »

Une rentrée littéraire foisonnante : plus de six cents livres…

J’ai essayé d’opérer pour vous un choix minimum, entre coup de cœur et découverte littéraire.

Rouge argile de Virginie Ollagnier

Une merveille d’écriture, de sentiments jamais exagérés, de vérité des personnages. Un retour aux sources dans un pays abandonné des années plutôt, pour un mariage brillant, mais qui laisse un goût amer d’échec et de frustration. Rosa nous plonge avec bonheur dans ce Maroc, qu’elle aime, (terre d’enfance) mais dans lequel elle se sent une usurpatrice. Cependant la mort de son « deuxième père » l’oblige à prendre des décisions. Tout abandonner ici, ou en France…

Du domaine des murmures de Carole Martinez

Du plus profond du XIIe siècle les murmures terribles remontent jusqu’à nous. La violence des hommes, seigneurs brutaux et maîtres incontestés du monde… la violence de ces mariages imposés, ce que va refuser l’héroïne, Esclarmonde, et pour cela décider de vivre recluse pour se consacrer à Dieu et au silence… mais est-ce bien cela qu’elle va découvrir ?

Des vies d’oiseaux, de Véronique Ovaldé

Après la disparition de sa fille, Paloma, Vida est persuadée qu’elle a voulu fuir son père et sa trop grande richesse… Mais elle comprend que c’est aussi elle, sa mère, qu’elle a fuie. Appelé pour « cambriolage dans la somptueuse villa des Izarra » le lieutenant Taïbo comprend qu’il ne s’agit en rien d’un cambriolage, puisque rien n’a été volé. Un groupe de jeunes, dont Paloma, squatte les maisons luxueuses de Villanueva pendant l’absence des propriétaires. Ce livre est un roman sur l’identité, plus ou moins refoulée, mais qu’il faut absolument assumer pour éprouver sa liberté d’exister.

Le Turquetto de Metin Arditi

Un livre qui parle d’art, Le Titien et son jeune élève, mais aussi et surtout d’intolérance. Le jeune Elie ne peut s’adonner à sa passion, le dessin et la peinture, pour l’unique raison qu’il est juif ! Condamné à changer d’identité pour être admis à travailler avec l’un des plus grands peintres de l’époque…

On parle beaucoup de :

Jayne Mansfield 1967, de Simon Liberati

On en dit grand bien ainsi que de son auteur atypique.

Ne pas oublier :

L’équation africaine de Yasmina Khadra

Autour d’un phénomène dramatique et inquiétant, les prises d’otages en Somalie, l’auteur construit un roman où se mêle suspens, aventure et histoire d’amour.

Si vous voulez vous détendre, lisez :

Les autos tamponneuses de Stéphane Hoffmann

Je ne peux pas refermer ce très petit catalogue sans vous offrir une perle à déguster chaque jour, cela vous prendra sans doute l’hiver. « Le temps d’une vie est le temps d’un sourire de nouveau-né : c’est bref et ça ne s’éteint plus. »

Un assassin blanc comme neige de Christian Bobin

N’oubliez pas non plus que notre région est riche en spectacles ; n’hésitez pas à consulter les programmes de Barouf. Des plaquettes annonçant les spectacles sont généralement disponibles dans vos bibliothèques.